Revenir les deux pieds sur terre
C’était le cas de le dire. Dans les deux sens du terme. C’était quitter la vie à bord pour retrouver un quotidien ancré dans la routine. Quand on part en voyage, on passe beaucoup de temps à préparer le départ, mais on oublie qu’il est tout aussi important de préparer le retour. Le nôtre a été marqué d’émotions en montagnes russes, entre la joie de retrouver nos proches et la nostalgie des aventures qu’on a laissées derrière.
Lorsque nous avons quitté le Québec, nous n’avions pas de plan pour le retour. On s’est dit qu’on avait un an pour y penser et qu’on verrait bien les opportunités qui se présentent en cours de route. Mais la vie en voilier exige de vivre le moment présent. Difficile de se projeter dans le futur lorsqu’on ne peut pas dire où l’on sera dans une semaine. Toute notre attention est portée sur l’organisation de notre quotidien et souvent les tâches les plus simples, comme aller à l’épicerie ou faire du lavage, peuvent devenir de véritables expéditions. Entre la planification de nos trajets et l’adaptation aux conditions météo, les considérations du retour étaient bien loin.
La réalité nous a happée de plein fouet lorsqu’on a retrouvé notre place à quai à la marina de Québec. Arrivés à la fin juin, nous avons d’abord continué à vivre sur le bateau, le temps de retrouver un endroit où nous installer. Nous avions vendu notre maison avant de partir, nous n’avions aucune attache et on envisageait sérieusement de s’installer sur le bord du fleuve pour rester près du voilier. Cette première partie de l’été a été consacrée à la recherche d’un nouvel emploi, car après 3 ans de travail autonome, j’avais désespérément besoin d’un peu plus de contacts humains. Surtout, on avait bien besoin d’avoir un peu plus de stabilité financière.
| Ville de Québec en vue! |
La dernière fois que j’avais eu besoin de me chercher un emploi, c’était en 2014, quand je suis revenue d’Afrique. (Un autre retour pas toujours facile) Depuis, on était toujours venue me chercher pour me proposer du travail. Le processus de se trouver un emploi est toujours fastidieux : chaque refus est une atteinte à l’estime de soi.
On s’était donnés jusqu’au 11 août pour prendre une décision. Il fallait se fixer avant la rentrée scolaire pour inscrire les gars à l’école. Comme on n’avait rien devant nous, nous avons décidé de retourner vivre à Sherbrooke, près de nos deux familles. On s’est installés temporairement chez Colombe, la belle-mère de Daniel, et on a commencé à se préparer pour la rentrée. Cette même semaine, j’ai passé une entrevue et obtenu un poste de rédactrice web à Sherbrooke. Tout semblait enfin se placer.
Un mois plus tard, nous avons rapidement constaté que nous avions besoin d’un endroit pour vivre à nous. Nous vivions avec la moitié de nos affaires encore dans l’entrepôt. On voulait s’installer véritablement. Après la recherche d’emploi est arrivée la recherche d’un appartement. On a trouvé assez rapidement un logement qui nous convenait, bien situé, mais au 2e étage alors qu’on aurait aimé avoir un rez-de-chaussée. Après un second déménagement en 7 semaines, on était bien décidés à se poser quelque part.
Le retour à l’école n’a pas été des plus faciles pour les enfants. Ulysse retrouvait son école et ses amis, mais Achille n’avait pas eu sa place à l’Écollectif et on a dû l’inscrire à l’école du quartier. Lui qui n’avait connu que la maternelle s’est retrouvé un peu perdu dans le fonctionnement d’une classe, dans une nouvelle école en plus. Tout l’automne, les gars ont été en constants ajustements pour se réadapter à la vie scolaire après avoir vécu l’école sur le bateau.
Pour Daniel et moi, le retour à une vie « normale » n’était pas facile non plus. On ne peut pas dire qu’on n’avait pas de routine sur le bateau. On s’installait pour faire l’école tous les matins, je travaillais quelques heures chaque jour, notre quotidien était rythmé par les tâches du bateau. Mais… il y avait tout de même une grande liberté derrière tout ça. Il y avait la vie dehors, la connexion avec la nature, la tranquillité…
C’est sans doute le rythme effréné de notre vie Nord-Américaine qui était le plus difficile après avoir vécu au fil de l’eau. L’horaire de travail à temps plein, les longues journées d’école, les lunchs, les devoirs, la fatigue et bien peu de temps et d’énergie à consacrer aux loisirs et aux gens qu’on aime. C’est aussi un triste constat qu’on a dû faire : après un an de vie sociale intense, où les rencontres inattendues et les apéros improvisés se sont succédé, ici, tout le monde est occupé. On ne voyait plus personne.
Lorsqu’on revient, il est facile d’idéaliser le voyage qui vient de se terminer. Des moments difficiles, il y en a eu : le remplacement de notre moteur à Cape Cod, les vents contraires qui nous empêchaient de traverser des Bahamas à Porto Rico, notre ancre laissée au fond de l’eau à Saint-Martin, les soucis financiers, les nombreux changements de cap, les tempêtes, les demi-tours… Il suffit de relire mes articles de blogue pour se remémorer les moments de découragement et toutes les fois où on s’est demandé ce qu’on faisait là. C’est probablement ce qui nous rendait si vivants.
Pendant un an, nous avons vécu en constante adaptation à notre environnement. On a fait face à des situations qu’on ne pensait pas vivre. On a trouvé une force et des capacités qu’on ne pensait pas avoir. On s’est constamment surpassés. Dans le retour à notre vie d’avant, c’était sans doute ça le plus dur : le manque de défis, autant dans nos vies professionnelles que personnelles. Avant de partir, cela faisait 5 ans qu’on avait en tête notre projet de voyage en voilier. C’était un rêve qu’on a tranquillement bâti pour qu’il devienne réalité. Maintenant qu’il était terminé, c’était quoi notre projet?
Les saisons ont défilé et on a fini par se reconstruire un chez-soi. J’ai aimé retrouver l’hiver, même si elle a été interminable. On a vu les garçons s’épanouir et gagner beaucoup en maturité. On a appris à retrouver la joie dans les petites choses du quotidien. On a préparé le bateau et on est prêts pour une nouvelle saison de voile sur le fleuve. Sûrement que naviguer à nouveau, même juste un peu, nous fera le plus grand bien.
| Moment de zénitude à l'ancre devant l'île d'Orléans. |
Un an plus tard, on n’a pas encore l’impression d’avoir trouvé notre place. On a fait bien du chemin, mais on sait qu’il nous en reste encore avant de trouver ce qu’on veut vraiment faire. L’envie de voyage est encore là. La Vallée du Vent serait sans doute très contente de repartir sur les flots. Mais partir, ce n’est pas fuir. Apprivoiser la vie sur terre, c’est un autre genre de voyage. Moins gratifiant sûrement, mais pas moins important. En attendant, on continue d’avancer. On reste à l’écoute. On ne sait jamais ce que la vie nous réserve!
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