Traversée vers Cape Cod
Lorsqu’on se prépare pour une traversée de deux jours, on scrute attentivement la météo pour choisir le moment du départ. On s’était réfugiés à Shelburne pour laisser passer une dépression qui apportait avec elle des vents de 40 nœuds. On a attendu 4 jours pour que la météo se replace. Mardi semblait la meilleure journée pour partir, avec des vents stables de 15 à 20 nœuds tout au long du trajet. Quatre autres voiliers attendaient comme nous pour traverser aux États-Unis, dont nos amis Bruce du voilier Lana, et Troy du catamaran Unforgiven, et on s’enlignait tous sur cette date pour partir.
Peut-être en guise d’avertissement, je me suis foulé la cheville le lundi soir, juste avant notre départ. De la façon la plus bête possible : j’ai manqué une marche dans les escaliers pour descendre sur les quais, alors que je revenais les bras chargés de serviettes et de vêtements après avoir donné les douches à nos deux petits mousses qui courraient déjà vers le bateau. Lorsque je me suis réveillée au milieu de la nuit, j’ai eu toute la difficulté du monde à marcher pour me rendre aux toilettes. Ouch, ce n’était pas joli.
Daniel et moi on s’est sérieusement posé la question si on ne devait pas repousser notre départ. Mais en regardant à nouveau la météo, il n’y avait pas tellement d’options. Si on ne partait pas le lendemain, la prochaine fenêtre favorable nous amenait au samedi suivant… et il y avait toujours la possibilité que la météo change d’ici là et que cela reporte encore plus loin notre traversée. Par ailleurs, une fois les manœuvres de départ complétées, que Daniel pouvait faire seul, il ne devrait pas y en avoir trop à faire où j’aurais besoin de mes deux jambes. On garde le cap donc.
Le mardi matin, on se lève tôt pour se préparer à partir. Il n’y a pas de vent, mais on sait que cela va venir assez rapidement. Une fois que nous avons quitté le quai, Daniel s’affaire sur le pont à ranger les défenses et les amarres, mon travail habituellement, mais qu’il fait à ma place pour m’éviter de boiter sur le pont. Le vent nous rattrape rapidement et s’intensifie au fur et à mesure que nous avançons. 17 à 20 nœuds de vent, nous ouvrons uniquement le génois à l’avant. Nous avons de grosses vagues qui arrivent de travers pour sortir de la baie. Ça donne le ton en commençant. On savait que la partie la plus difficile du voyage serait le trajet pour se rendre à la pointe sud-ouest de la Nouvelle-Écosse.
On se dirige vers le large où les vagues sont plus longues, ça brasse un peu moins, mais c’est toujours olé. Les enfants sont malades. On sort les Gravol pour la première fois du voyage. Même Daniel ne se sent pas très bien. J’en prends aussi à titre préventif, car je ne me sens pas très vaillante non plus. Lorsqu’on vire pour mettre le cap directement vers Cape Cod, on a le vent et les vagues trois-quarts arrière, on pensait que ce serait plus smooth, mais pas vraiment. Daniel prend la barre pour mieux prendre les vagues et nous faire surfer dessus au lieu de les prendre par le côté, ce que notre pilote automatique ne peut pas faire. Ça file! On fait même une pointe de vitesse à 15 nœuds!
Partis en même temps que nous, nos amis du catamaran Unforgiven ont finalement pris la décision de rentrer et d’aller se mettre à l’ancre dans un port pas trop loin. Même chose pour le voilier Sinecio. Devant les prédictions des fortes vagues, Gypsy Blue et Lana avaient pour leur part décidé à la dernière minute de retarder leur départ et sont restés à Shelburne.
On prend la décision de continuer. Il faut dire que notre bateau est bien conçu pour prendre la vague, même si ce n’est vraiment pas très confortable. Chaque fois qu’on se dit que ça se calme, il se trouve une scélérate qui arrive pour nous prouver le contraire. Ce sera donc comme ça toute la journée, à taper dans les vagues. C’est l’enfer préparer le dîner dans ces conditions!
La douleur de ma cheville est la moindre des choses dans cette journée pour le moins mouvementée. On essaie différents changements de cap pour suivre la vague, mais sans résultat, les vagues viennent de tous les sens… Elles diminueront quand même un peu au fil de la journée, mais ça n’améliore pas beaucoup la situation. Ça brasse toujours autant. La préparation du souper n’est guère mieux que le dîner, au moins j’ai pris de l’expérience pour sortir les plats du four sans les échapper, même dans la grosse mer.
Dans ces conditions, la journée est longue pour les enfants. Pas de lecture, ça donne trop mal au cœur, pas de dessin ou de petits jeux, tout revole partout…
Je fais un quart de nuit sans histoire. La nuit est claire, on voit bien l’horizon. Je n’ai pas faim, je prends une pastille pour le mal de cœur. On se fait toujours bardasser et j’entends le génois claquer à chaque creux de vague. Après nos pointes de vitesse à surfer dans les vagues dans la journée, elles nous ralentissent maintenant considérablement et nous avançons à peine à 3 nœuds. Notre arrivée estimée est repoussée à vendredi matin. Je ne dors pas vraiment bien dans cette mer agitée.
Lorsque le matin revient, on constate les dommages de notre première journée de navigation : à force de taper sur les haubans dans les vagues, le bas du génois est complètement décousu. La mer est beaucoup plus supportable, mais avec quelques scélérates au passage de temps à autre. On arrive même à faire un peu d’école! Des dauphins nagent à côté du bateau et viennent nous dire bonjour.
Les vagues s’intensifient pendant la matinée et la fatigue n’aidant pas, on a l’impression que c’est pire que la veille. On se décide à faire les manœuvres pour mettre le tangon, afin d’empêcher le génois de claquer. Le tangon nous pose toujours un peu de difficulté, mais malgré ma cheville, on s’en sort assez bien cette fois. Ça doit être l’expérience qui entre…
Exceptionnellement, on met un film aux enfants en après-midi. Daniel et moi on fait des siestes à tour de rôle en prévision de la nuit. Ce sera une autre journée avec des hauts et des bas, c’est le cas de le dire.
Je
prépare un couscous marocain pour le souper, ce qui est assez hardi (et ardu) dans
ces conditions, mais on a beaucoup de beaux légumes à passer et je crains qu’on
se les fasse confisquer à notre arrivée aux États-Unis. On trouve enfin l’utilité des barres de métal courbées qui encombraient les tiroirs de cuisine du bateau : elles servent à
tenir la casserole en place! Inutile de spécifier que ça a été bien utile. C’est la première fois
que je cuisine un « vrai » souper pendant qu’on navigue en mer. Ce n’était
vraiment pas évident, mais tout le monde est content de manger un bon repas chaud.
(Quelqu’un peut-il toutefois m’expliquer pourquoi les vagues sont toujours pires
à l’heure du souper?)
Daniel vient me réveiller pendant la nuit pour qu’on enlève le tangon car le vent a viré de travers. S’il y a quelque chose que je déteste encore plus que mettre le tangon, c’est l’enlever. Mais pour une fois, ça s’est bien passé. On devient de vrais pros! Les vagues sont plus régulières et dans le même sens, ça fait du bien. On hisse la grande voile, on prend de la vitesse. On espérait arriver à Cape Cod le jeudi matin, mais on aura une autre journée de voile à faire avant d’arriver à destination.
| Lever de soleil sur le Golfe du Maine |
On assiste à un magnifique lever de soleil. Ça file bien, on ramène notre heure d’arrivée vers 15h. On est tout excités lorsqu’on atteint la limite des eaux territoriales. On hisse pour la première fois le pavillon jaune de la quarantaine ainsi que le drapeau des États-Unis en signe de courtoisie, conventions maritimes lorsqu’on arrive dans un autre pays. On se dit qu’on est vraiment fiers de notre navigation, réalisée entièrement à voile, dans des conditions pas toujours évidentes, mais on s’en est très bien tirés, on a bien géré le sommeil (et les vagues), on sent qu’on gagne en confiance pour une éventuelle traversée de l’Atlantique.

Daniel hisse le drapeau américain! On est presque arrivés.
C’est lorsqu’on arrive à la pointe de la baie de Cape Cod que ça commence à se corser. Le récit de nos dernières heures de trajet pourrait prendre un article à lui tout seul. Mais - peut-être pour éviter trop de mauvais souvenirs - on va faire ça court.
Pour se diriger vers Provincetown où on veut aller s’ancrer, on se retrouve avec un vent de face. Il faut continuer à moteur pour s’y rendre directement. Le moteur démarre, mais la transmission n’embraye pas. Daniel va jeter un coup d’œil : elle s’est complètement vidée de son huile. Un autre problème! En navigation, impossible d’examiner de plus près ce qui cloche. On verra ça plus tard. Pour l’instant il faut se rendre à destination. On continue à voile. En se rendant au fond de la baie, on pourra tirer un bord pour remonter le vent. Il y a un fort courant dans la baie qui nous pousse vers le large et qui nous ralentit beaucoup. Ça nous prend près de 3h pour atteindre la rive opposée. Pendant ce temps, on regarde différentes options pour s’ancrer ailleurs dans la baie. On vise Northside Marina, dans la partie sud de la baie. On serait à proximité pour avoir accès à différents services. Lorsqu’on vire enfin, on n’arrive pas à remonter le vent assez pour avoir une belle direction. On est voués à tirer des bords pendant encore bien longtemps. L’expression « Contre vents et marées » prend ici tout son sens : les éléments sont contre nous, on peine à avancer.
Entre temps, la nuit est tombée. Le vent a forci et on a des pointes à 20 nœuds. Même si on atteint un endroit pour s’ancrer, on ne voit pas comment on va pouvoir affaler les voiles sans moteur avec cette force de vent. On est fatigués de nos presque trois jours de navigation et on n’en voit pas le bout. Ça fait des heures qu’on vire dans la baie, qu’on examine les possibilités, mais rien ne fonctionne. On se met à la cape, ça immobilise le bateau, hormis le courant toujours présent qui nous fait dériver lentement vers Boston. On peut relaxer un peu.
Daniel fait une recherche rapide et trouve le numéro de la garde côtière à Provincetown. Un petit coup de fil et ils viennent nous chercher. Est-ce qu’on aurait dû les appeler dès le départ alors qu’on était juste à l’entrée de la baie? C’est à dire 5h plus tôt… La garde côtière arrive en 30 minutes. Avec le vent qui n’a toujours pas diminué, les manœuvres pour amarrer le bateau pour le remorquage ne sont pas évidentes. Surtout que notre vocabulaire de sauvetage en anglais n’est pas très développé. Une fois bien accrochés, ils nous tirent jusqu’à un quai de dépannage à Provincetown. Pendant tout le trajet de 2h, on se demande combien va nous coûter cette opération de sauvetage. On a toujours entendu parler que les remorquages étaient très dispendieux aux États-Unis. Une fois à quai, on s’attend à sortir notre carte de crédit, mais le capitaine de l’équipe nous dit que c’est un service gratuit. « On ne sauve pas des vies pour faire de l’argent » qu’il nous dit, ce qui nous met les larmes aux yeux. Une fois toute la paperasse complétée, il est près de minuit lorsqu’on va enfin se coucher. On est épuisés et découragés. Ma cheville est enflée comme un ballon de football. Mais on sait que demain sera un autre jour et qu’on y verra plus clair au matin, après une bonne nuit de sommeil.
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