La grande traversée de l'Atlantique Nord
Ça nous a pris beaucoup de temps avant de nous décider à entreprendre la grande traversée pour rentrer directement au Canada, en passant par les Bermudes. Il faut dire que la mer des Sargasses, reconnue pour ses vents erratiques, a une très mauvaise réputation. J’avais aussi commencé un nouveau contrat et travailler en haute-mer semblait tout de même un pari risqué. Le trajet alternatif, qui passait par Porto Rico, la Républicaine Dominicaine et les Bahamas avant d’arriver en Floride et de remonter toute la côte Est américaine, était beaucoup, beaucoup plus long. Et pas nécessairement plus facile pour le travail.
On s’est dit qu’on était quand même partis au départ pour traverser l’Atlantique d’Est en Ouest. Ce projet n’avait pas abouti, mais on allait maintenant traverser le même océan, sur une bonne longueur de son hémisphère Nord.
Une semaine avant notre départ pour le voyage de retour, on a donc changé nos plans et on s’est préparé pour affronter deux longues traversées, d’environ une semaine chacune.
Les préparatifs
Depuis notre départ, j’avais acquis pas mal d’expérience pour la préparation de nos grandes navigations. En tant que capitaine, Daniel avait la responsabilité du bateau, moi j’avais la responsabilité tout aussi importante de m’occuper de la bouffe. Comme on ne veut rien manquer en mer, ça demande une planification assez serrée des repas et des victuailles à bord. Sans oublier une grande quantité d’eau. Faire les emplettes avant de partir est donc une tâche assez colossale…
Le faux départ
Nous avions décalé notre départ de Saint-Martin d’une journée pour organiser un souper en compagnie de nos amis des voiliers LAMA et Lattitude, eux aussi en plein préparatifs pour leur retour en Europe, via les Açores. On avait décidé d’aller se mettre à l’ancre dans la baie de Marigot, près de nos amis, et de partir tôt le lendemain.
On a à peine eu le temps de jeter l’ancre qu’un gros grain est arrivé sur nous. Le ciel s’est assombri d’un coup, le vent s’est levé et la pluie tombait drue. Rapidement, tous les voiliers valsaient au bout de leur chaîne. La Vallée du Vent piquait du nez dans les vagues qui nous heurtaient de plein fouet. Et puis un bruit sec. TAC!
C’est la corde de l’ancre qui a cassé. Notre chaîne est maintenant au fond de l’eau et plus rien ne retient le bateau. Heureusement, le moteur est en marche. On s’éloigne un peu plus au large, où les vagues sont moins fortes. On attend que ça passe.
On a pensé partir tout de suite. On était prêts, le frigo était plein, on avait tout ce qu’il faut pour la traversée. Mais c’était un peu triste de partir sur cette mauvaise note. Surtout, notre ancre de secours était un peu trop petite pour le poids de notre bateau. On ne savait pas à quoi ressemblerait les Bermudes, c’était un peu risqué de partir sans une bonne ancre. Une fois l’orage passé, nous avons rappelé la marina et nous sommes tranquillement retournés nous mettre à quai. Il fallait se trouver une nouvelle ancre avant de partir.
Bien sûr, on aurait pu plonger pour récupérer notre ancre et sa chaîne, mais cette dernière était toute rouillée. On espérait juste qu’elle tiendrait jusqu’à la fin du voyage. Ça n’a pas été le cas. On ne voulait pas payer pour récupérer quelque chose qu’on allait devoir remplacer de toute façon. On s’est donc mis en quête d’une ancre et d’une chaîne neuves. L’ancre, c’était facile. On est entré dans le magasin, Daniel a choisi le modèle de ses rêves et nous sommes repartis avec. Pour la chaîne, on a eu du mal à trouver le bon diamètre pour aller avec le guindeau qui nous sert à remonter l’ancre. Réinstaller le tout n’a pas non plus été de tout repos, la nouvelle ancre et la nouvelle chaînes étant beaucoup plus grosses qu’avant!
À travers tout ça, il faut refaire des provisions et une expédition de lavage. C’était comme vivre deux fois le stress des préparatifs. Quatre jours plus tard donc… nouveau départ. Le bon cette fois.
Première partie : Saint-Martin – Bermudes
Il faisait une chaleur écrasante dans nos derniers jours à Saint-Martin. Dès qu’on s’éloigne de la côte, on a une bonne petite brise toute fraîche qui fait vraiment du bien! Notre loch pour la vitesse ne fonctionne pas. On fait un arrêt à Anguilla pour plonger et aller le nettoyer sous l’eau. Ça nous permet de tester notre nouvelle ancre. Ça va 10 fois mieux!
Notre première journée a été parfaite. Un bon vent ¾ arrière qui nous faisait filer à bonne allure sur l’eau. On navigue toute voile dehors à une vitesse de 5,8 nœuds. C’est ce qui est annoncé pour toute la semaine, mais on ne se fait pas trop d’illusions, ça peut changer sans préavis.
| Toute voile dehors en route vers les Bermudes |
Les prochains jours sont un peu plus tranquilles. Pas beaucoup de vent, on doit parfois s’aider du moteur. J’arrive à travailler une bonne partie de la journée, par petits blocs de 2h. Et l’avantage quand c’est aussi tranquille, c’est que c’est beaucoup plus facile pour cuisiner!
Les enfants s’occupent en pêchant toute la journée, mais il y a tellement de sargasses qu’il y a toujours plein d’algues qui se prennent dans leur traine. On a parfois jusqu’à quatre lignes à l’eau en même temps! Faux espoirs, par deux fois nous avons un thon au bout de la traîne qui réussit à se déprendre.
Au matin de la 3e journée, les lignes sont à l’eau dès que les gars sont réveillés. Même si le temps peut parfois être long, tout le monde trouve à s’occuper. Ulysse écoute le livre audio de Bilbo le Hobbit pendant de longues heures. J’arrive à travailler 4 à 5h par jour, en prenant des pauses souvent pour éviter le mal de mer.
Ce matin-là, Daniel s’était dit qu’il n’allait pas réaliser son rêve de pêcher une dorade. Il a vite été détrompé par quelque chose qui tirait au bout de sa canne à pêche! Non ce ne sont pas des algues cette fois, c’est bel et bien un poisson! Et quelle joie de voir en le sortant de l’eau que c’est une belle dorade coryphène de 78 cm! (Mahi mahi, selon son nom dans les Caraïbes.) Toute verte et bleue, on a le temps de l’admirer avant qu’elle ne perde ses couleurs. La fierté du pêcheur! (Et des petits mousses qui sont tous excités!)
| Bonne pêche! |
Daniel prépare le poisson et je cuisine en un délicieux tartare. On a tout un festin pour le dîner! On a à peine terminé de manger que ça tire à nouveau sur la ligne. C’est encore une dorade! Celle-là ne se laisse pas faire et c’est tout un combat que Daniel doit mener pour la ramener à bord. Un autre magnifique spécimen d’un bleu argenté, de 80 cm cette fois. On n’a pratiquement rien péché à la traîne pendant tout notre séjour dans les Caraïbes et voilà qu’on en a deux dans la même journée! Daniel coupe le poisson en darnes, qu’on met au congélateur pour manger plus tard. Un autre bon repas en perspective!
| 2e dorade coryphène du jour! |
La navigation se passe toujours bien avec un 10 nœuds de vent dans le travers, parfois jusqu’à 15 nœuds. C’est l’idéal car ça nous fait bien avancer et il n’y a pas de grosses vagues. Daniel suit attentivement la météo pour nous tracer une route qui suit le vent, pas nécessairement en ligne droite. Pas de gros temps en vue. On se croise les doigts pour que ça continue toute la traversée! Les eaux autour des Bermudes sont très achalandées, mais on est encore loin et pour l’instant, il n’y a aucun autre bateau en vue. On est tout excités quand on en croise un par jour.
Le vendredi soir, je fais un quart de minuit à 4h du matin et j’envoie Daniel se coucher, en espérant qu’il dormira mieux dans un vrai lit. (Les banquettes du cockpit, ce n’est pas ce qu’il y a de plus confortable.) La nuit étoilée est splendide. Il fait frais et j’enfile un chandail, ça fait du bien après des jours de canicule! Je profite de la brise. Le vent s’est établi à 12-13 nœuds, on a une belle vitesse de 6 nœuds. Ça file sur l’eau. J’espère que ça va se maintenir! Ça nous ferait arriver pratiquement une journée plus tôt.
J’ai relu dans un de mes livres le passage qui parle d’une navigation de Porto Rico jusqu’aux Bermudes, un trajet très semblable au nôtre. La traversée leur a pris 9 jours, ils ont eu des périodes carrément sans vent et d’autres avec 35 nœuds, sans parler de la direction toujours changeante du vent qui faisait littéralement le tour du cadran. Jusqu’à maintenant ça se passe mieux pour nous, on espère arriver à destination en 7 jours, mais on ne sait jamais ce que la mer nous réserve…
Nouveau trou de vent, vitesse de 4 nœuds. À voile, il faut exercer notre patience et accepter qu’on peut arriver beaucoup plus tard que prévu. On profite qu’il faut charger les batteries pour partir le moteur et nous faire avancer un peu plus vite. Mais on reste à voile le plus possible. Le matin, une panoplie d’oiseaux de mer volent autour du bateau. Après quelques recherches sur le web, on découvre qu’il s’agit de Puffin d’Audibon, un oiseau marin qui vit principalement dans l’océan Atlantique tropical, bref exactement où on se trouve. Ils peuvent parcourir jusqu’à 65 000 km par année! C’est plus que ce qu’on a parcouru en bateau pendant notre voyage.
Le moral des troupes est bon même si la fatigue commence à se faire sentir. Les enfants s’amusent bien, ils se sont inventé un jeu de pirate dans leur cabine. Ils accrochent des draps avec des cordes et des pinces à linge. J’entends le capitaine Ulysse ordonner de hisser les voiles et de mettre le tangon. La navigation a clairement un impact sur eux, ça les suit partout dans leur imagination.
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| Une cabine transformée en bateau pirate |
Après 5 jours, la patience commence à être éprouvée, on a hâte d’arriver. Le vent est complètement tombé et pour ne rien aider, on se bat contre un courant de 1 à 2 nœuds. On a une quantité limitée de diésel, on ne pourra pas tout faire à moteur jusqu’à notre arrivée. Espérons que le vent se lève… En après-midi, une créature marine inconnue (un mammifère?) est venue respirer près de nous à la surface de l’eau. Ça ressemblait à une masse bleue/noire informe. Une petite baleine? Un dauphin avec un aileron atrophié? Une énorme tortue? Impossible de savoir, l’animal s’est engouffré dans les profondeurs de la mer et n’est pas ressorti… ce sera le haut fait de notre journée. Les gars eux s’amusent bien, mais on sent qu’ils commencent à avoir envie de bouger. Mais surtout, ils ont commencé à se chicaner… Il nous reste au moins 2, voire 3 jours de navigation, souhaitons que la cohabitation familiale se passe bien jusque-là.
Ainsi les journées s’écoulent et se ressemblent. Mieux vaut le calme que la tempête sûrement, mais un juste milieu ce serait bien… Une petite brise pour avancer svp? Il ne nous reste qu’à être patients.
Le vent se lève finalement vers 4h du matin. Timidement mais assez pour arrêter le moteur. Il s’installe graduellement à 15-17 nœuds, la vitesse parfaite pour notre Vallée du Vent qui s’en donne à cœur joie. On fend les flots à vive allure! Depuis le matin, il fait gris et on traverse des petites zones de pluie. C’est rafraîchissant après des jours de canicule intense! On a même mis un côté de notre abri de cockpit pour se protéger un peu du vent et de la pluie.
En fin d’avant-midi, le vent monte à 20 nœuds, il faut diminuer la voilure, surtout qu’on voit de gros nuages noirs au loin. On rentre le génois de moitié et on prend les deux ris dans la grande voile. Juste à temps avant que le grain nous arrive dessus. Avec la totale : une pluie diluvienne, du vent de plus de 30 nœuds au près serré et des vagues de 3 m. C’est raide. Notre génois est encore trop ouvert pour cette force de vent. Pour ne pas avoir à répéter la manœuvre pendant le gros temps, on rentre tout le génois et on ne garde que la trinquette. Dans ces conditions, je suis bien attachée pour aller sur le pont. La nuit sera corsée. Et après plusieurs jours de sommeil entrecoupé, la fatigue est intense.
À 6h40, ça y est je vois la terre! Quelques heures plus tard, nous jetons l’ancre dans la Baie de Saint-George’s avec la folle envie de mettre pieds à terre et de dormir une nuit complète, enfin.
| Terre en vue! |
Escale aux Bermudes
Contrairement à tout ce que j’avais pu penser, les Bermudes se sont avérées magnifiques. De l’eau turquoise, des plages de sables blancs, mais aussi beaucoup de fleurs et de verdures. Une température idéale de 25 à 28°C le jour et 20°C la nuit. On n’a jamais trop chaud! Ses petites rues pavées, ses bâtiments en pierre, ses toits blancs très particuliers, formés de rigoles afin de recueillir l’eau de pluie, tout donne un charme particulier à cet archipel perdu dans l’Atlantique.
Nous profitons de notre escale pour visiter un peu et nous prenons même l’autobus une journée pour nous rendre à Hamilton, la capitale. L’atmosphère est très british. Tout est propre partout. Et il y a des toilettes publiques à tous les coins de rue! Après six mois dans les Caraïbes, où les toilettes sont soit inexistantes, soit insalubres, pour moi c’est un luxe inouï de pouvoir aller faire pipi quand je veux!
| Promenade sur l'Île Saint-George's aux Bermudes |
Le seul bémol dans cet endroit paradisiaque, c’est le coût de la vie très élevé. J’avais prévu faire le plein de fruits et de légumes aux Bermudes, mais compte tenu le prix des aliments, j’ai pris le strict nécessaire. Il nous reste heureusement suffisamment de denrées non-périssables pour la deuxième partie de notre traversée. Le coût d’un lavage s’avérant exorbitant, on a décidé que cela attendrait le retour au Canada.
Quelques jours de repos plus tard, on profite d’une belle fenêtre météo pour quitter notre ancrage et entreprendre la dernière moitié de la traversée.
Deuxième partie : Retour en Nouvelle-Écosse
Le matin du départ, on commence par faire le plein d’eau et de diésel, puis on passe aux douanes avant de reprendre le large. Il fait gris, il pleuvote, tout est humide dans le bateau. J’ai des urgences à régler pour le boulot en même temps, c’est un départ complètement désorganisé.
On a un vent arrière qui fait rouler le bateau. Après 2h devant mon ordi, j’ai mal au cœur… je sors prendre l’air mais le mal est fait, je suis incapable de redescendre pour préparer un dîner digne de ce nom. Ce sera plat réchauffé ce midi.
Le temps s’est grandement rafraîchi. On a enfilé nos chandails à manches longues. Il va falloir se réhabituer à enfiler des couches de vêtements. Puis, vers le milieu de l’après-midi, le soleil revient. Le vent maintenant 3/4 arrière est stable entre 10 et 15 nœuds. On peut enfin couper le moteur et se laisser voguer à voile en gardant une belle vitesse de 5 à 6 nœuds.
Fait saillant de la journée : on croise un gros navire au loin.
Jour 2, le vent vient toujours de l’arrière avec des vagues dans plusieurs directions. Ça roule encore! La pose du tangon nous donne un peu de fil à retordre. Daniel et moi on en perd chacun un petit bout de peau. Heureusement ça avance mieux après. Lentement mais sûrement. En après-midi, en voyant un grain arriver au loin, on se dépêche de rentrer le tangon. Cette fois ça se fait vite et bien. Finalement, le nuage se dissipe et on ne reçoit que quelques gouttes de pluie au passage. On aurait dû garder le tangon, mais ça, on ne pouvait pas le savoir et il vaut mieux être prudent.
Avant le coucher du soleil, on prend deux ris dans la grande voile, car les prédictions météo annoncent que le vent va se lever dans la soirée. On ne veut pas faire les manœuvres pendant la nuit, ni pendant qu’il y a 30 nœuds de vents… Justement, une fois le soleil couché, le vent monte à 20 nœuds et s’installe à 90 degrés. L’allure parfaite pour La Vallée du Vent!
Je suis allée me coucher en me disant que ça risquait de déménager cette nuit. Effectivement, dans mon demi-sommeil, je sens que ça brasse et j’entends le vent qui siffle dans les haubans. Lorsque je me lève un peu avant 5h du matin pour aller prendre mon quart, je constate qu’on a 25 à 28 nœuds de vent. Du costaud. Daniel va se coucher et je veille dans le cockpit, les yeux rivés sur l’anémomètre. Je regarde avec anxiété le vent qui continue de monter. 30 nœuds avec rafales à 35. Il va bientôt falloir rentrer de la toile. Lorsque Daniel se lève, les rafales atteignent 40 nœuds. On est survoilé, il faut rentrer le bout de génois qui reste, on garde uniquement la trinquette. C’est moi qui vais à l’avant pour l’enrouler. Bien sanglée, je me déplace sur le pont avec précaution. J’aurais voulu avoir une caméra sur la tête pour filmer la vue que j’avais sur les vagues gigantesques devant moi. Mais tout se fait sans encombre, on rentre le génois et on reprend notre route.
Il vente 45 nœuds de travers. C’est assez olé comme conditions de navigation. C’est raide pour le bateau comme pour les gens à bord. Par sécurité, on décide de faire la fuite et on se met vent arrière. Je m’en vais aux toilettes lorsque j’entends un gros bruit inhabituel. Lorsque j’entends Daniel m’appeler, je sais que c’est parce que quelque chose a brisé. Je remonte dans le cockpit (le pipi attendra) et on constate les dégâts : le chariot de la grande voile a éclaté. La bôme pend du côté bâbord avec ses cordes qui traînent dans l’eau. Il faut affaler la grande voile avant que la bôme se balance d’un côté à l’autre et fasse plus de dégâts. On doit se mettre nez dans le vent, c’est-à-dire droit dans la vague. Mais on n’a pas le choix, même si ça va bardasser encore plus. On commence par border la voile pour la ramener au centre le plus possible. On essaie ensuite d’affaler la voile à partir du cockpit mais on n’arrive pas à l’enligner pour la poser dans son support. Bien attaché, Daniel va sur le pont pour terminer d’affaler, ce n’est vraiment pas évident avec toutes les vagues, mais il réussit à ranger la voile de façon sécuritaire. Problème temporairement résolu. On verra plus tard, dans des circonstances moins houleuses, ce qu’on peut faire pour réparer le chariot. Pour l’instant, on ne peut plus utiliser la grande voile.
On se remet à la fuite. Les vagues font six mètres de hauteur, Il n’y a rien d’autre à faire en attendant que le vent se calme. On s’écarte de notre route pour aller plus à l’est afin de sortir de la dépression. On reprendra notre cap plus tard. Une fois vent arrière, c’est fou comme ça change d’allure. Tout devient beaucoup plus calme. Même avec le vent qui atteint maintenant des pointes à plus de 50 nœuds. Les vagues sont grosses mais elles sont beaucoup moins raides que lorsqu’on les prend de côté. Tous ensemble assis dans le cockpit, on regarde le spectacle de cette mer magnifique qui monte et qui descend. On a eu peur, mais maintenant on sait que ça va. On ne sait juste pas combien de temps ça va durer.
En fin de matinée, ça y est le vent tombe sous les 30 nœuds. Il se stabilise peu à peu autour de 20-25 nœuds. On va pouvoir reprendre notre route. Avant de changer d’amure, il faut toutefois attacher la grande voile, qui est en grande partie tombée de la bôme. Un vent de côté risquerait de prendre dedans. Quant à se rendre sur le pont, on décide de carrément remettre le sac à voile, ce sera la manière la plus sûre de s’assurer qu’elle ne bouge pas. On y va à deux, chacun avec une attelle de notre côté de la bôme. On réussit à remonter la voile et à poser le sac par-dessus, en s’agrippant comme on pouvait à travers les vagues encore hautes. La manœuvre nous a donné chaud, on était en sueur lorsqu’on est retournés dans le cockpit, très satisfaits que cette tâche soit maintenant derrière nous. On change de cap pour prendre une amure 3/4 arrière. On ouvre le génois d’un tiers pour nous aider à avancer avec la trinquette.
Les vagues diminuent elles aussi progressivement pendant la journée. On pourrait ouvrir le génois au complet, mais après notre expérience du matin, on est prudent. Par ailleurs, on a une belle vitesse moyenne de plus de 5 nœuds, alors on se tient tranquille, ce n’est pas une course qu’on fait. Les prédictions météo sont belles pour la nuit, mais disons qu’on reste vigilants, on a été bien éprouvés et on sent la fatigue qui s’installe. Il nous reste encore 4 jours de navigation, ça nous semble une éternité.
La nuit est difficile. Le vent est bon, on avance bien malgré notre voilure limitée, mais ce n’est pas facile de dormir en entendant le bateau craquer de toute part. (On a un vieux voilier, c’est son défaut…) Comme on remonte le vent, les vagues nous arrivent davantage de face et le nez de la Vallée du Vent tape plusieurs fois dans l’eau pendant la nuit. Surtout, le bateau gîte du mauvais côté et je roule toujours en bas du lit. Je dois dormir en diagonale pour ne pas tomber. Bref, pas de tout repos! Lorsque le réveil sonne à 4h00 pour annoncer le début de mon quart, j’ai toutes les difficultés du monde à me lever.
Dehors, c’est plus tranquille. Peut-être est-ce à cause de la sérénité du soleil levant. Je continue de somnoler en vérifiant toutes les 15 minutes la vitesse du vent et notre direction. (Et aussi au passage notre temps estimé d’arrivée…) Quelques heures plus tard, la maisonnée se lève et c’est une autre journée sur l’eau qui s’entame. On est encore ébranlés de la veille et on sent qu’on n’a pas encore récupéré notre fatigue. On sera très relax toute la journée.
On continue de progresser sur notre route, parfois à bonne vitesse lorsque le vent est avec nous, parfois beaucoup trop lentement à notre goût. Quoique les vagues sont beaucoup moins grosses que la veille, elles ne lâchent pas de la journée et viennent de toutes les directions. Nous traversons la Mer de Sargasse, reconnue pour ses vents et ses vagues irréguliers. C’est en plein ce qu’on est en train de vivre. Lorsque le vent tombe et vire à l’arrière, ça devient pire que tout. Non seulement ça n’avance pas, mais on se fait vraiment barouetter dans tous les sens. C’est pénible préparer le souper!
Mais surtout, ça fait claquer le génois et on craint de l’abîmer, on voit la couture verticale se découdre. Il nous manque déjà la grande voile, on serait bien mal pris de n’avoir plus de génois. Daniel change de cap pour nous donner une amure plus confortable, au moins pour la nuit. On doit se reposer et être en forme pour le reste de la navigation. On ne se fait pas prier pour se mettre au lit en même temps que les enfants. En signe évident que l’on progresse bel et bien dans notre remontée vers le Nord : le soleil se couche de plus en plus tard et nous offre sa lumière jusqu’à 20h30. En guise de bonne nuit, un navire passe au loin devant nous et on voit ses lumières disparaître dans l’immensité de l’océan.
Si l’allure est effectivement plus confortable au début, dès que le vent diminue, le bateau se remet à rouler dans tous les sens. On entend tout cogner dans les armoires. On est quitte pour une autre mauvaise nuit. On aura bien du sommeil à rattraper une fois à terre. Lorsque je me réveille pour prendre mon quart à 5h, le soleil est déjà haut dans le ciel. Daniel vient d’ouvrir le génois au complet pour nous redonner de la vitesse. Le vent est de retour à 20 nœuds et on avance bien, ça remonte le moral et ça aide à affronter la fatigue. Le café est toujours un sport à préparer, mais il fait du bien!
La mission d’aujourd’hui, préparer du pain aux bananes pour passer nos fruits trop mûrs. Tout un projet en perspective dans cette mer! La réalisation s’est avérée ardue, de même que la cuisson. On gîtait tellement que le pain a cuit en diagonale dans le four, il y avait un côté mince brûlé et l’autre moitié, beaucoup plus épaisse, pas tout à fait assez cuite. Malgré tout c’est délicieux et très réconfortant. Le bonheur de la journée!
Dans cette mer erratique, tous les gestes du quotidien deviennent compliqués : la cuisine, la vaisselle, aller aux toilettes, remplir les bouteilles d’eau sans en mettre partout… Faire le ménage? N’y pensez même pas!
Pendant une bonne partie de la journée, on a un vent stable qui nous fait avancer directement vers Halifax. En après-midi, on commence à traverser le Gulf Stream, qui nous apporte un fort courant. On n’arrive plus à remonter suffisamment le vent, on dérive un peu vers l’Est. Le courant est de plus en plus fort, passant de 2 à 4 nœuds, et même jusqu’à 5,5 nœuds au centre. C’est puissant! Ça crée de petites vagues courtes et carrées qui font taper le nez du bateau dans l’eau. On doit s’aider du moteur pour traverser le courant jet, on a hâte d’être passés au travers et de reprendre notre cap. Le courant diminue peu à peu après le coucher du soleil, mais ça prendra encore quelques heures avant d’en être sortis complètement.
La mer et les vagues se sont calmées, cette fois je m’endors profondément jusqu’à ce que mon alarme me réveille. Lorsque je prends mon quart, nous sommes sortis du gros courant et on a repris notre cap vers Halifax. Une grosse lune rouge, presque complète, brille dans le ciel. Tout est tranquille sur l’eau, pas de trafic maritime et il n’y en aura probablement pas avant que l’on soit en vue des côtes de la Nouvelle-Écosse. Au lever du soleil, la mer est calme comme elle ne l’a jamais été depuis notre départ. Même si l’absence de vent fait en sorte que le bateau a tendance à rouler, cette accalmie fait du bien.
Lorsque Daniel vérifie la météo, ce que l’on craignait se confirme : une grosse dépression se prépare devant nous avec des vents de 45 nœuds. Pas question de foncer dedans! Notre meilleure chance pour l’éviter? Ralentir le plus possible pour la laisser passer. On rentre le génois et on garde uniquement la trinquette. On pointe toujours vers Halifax, mais on avance à pas de tortue. Parfait! On retarde notre arrivée d’une journée, mais la sécurité est plus importante.
On profite que c’est calme pour effectuer quelques travaux. Daniel refait l’étanchéité d’un drain sur le pont, qui coule en-dessous de la cuisinière avant de se vider sur le plancher du bateau. Je m’occupe de nettoyer les dégâts et d’écoper l’eau qui s’est accumulée sous la cuisinière et dans l’armoire adjacente. Puis Daniel s’attaque à faire une réparation de fortune pour le chariot de la grande voile qui s’est cassé. On ne pourra plus glisser le chariot, mais on pourra au moins utiliser la grande voiles.
| Réparation de fortune pour le chariot de la grande voile |
Ce jour-là, nous avons la visite de deux petites baleines et trois navires passent à côté de nous. Les gars se remettent à pêcher. On a une crise parce qu’il ne reste plus de yogourt. Heureusement, on est sauvé par une boîte d’ananas en conserve. On sent la fatigue de la traversée qui se fait sentir pour tout le monde. On essaie de se reposer en prévision de la nuit prochaine qui pourrait s’avérer sportive.
Vers l’heure du souper, le roulis devient plus insupportable que jamais. Faire la vaisselle est un calvaire. On se cogne partout, on n’en peut plus! On veut juste arriver le plus vite possible. À l’heure de se coucher, le plus gros de la tempête est passé devant nous, on peut enfin accélérer. Que nous réservera la nuit? Personne ne peut le prédire…
Daniel a calculé parfaitement pour nous faire attraper uniquement la queue de la dépression. Les vents forts n’ont pas duré longtemps, mais nous on fait filer à vive allure. Au petit matin, lorsque je me lève, le vent est déjà retombé autour de 28-30 nœuds. Les vagues sont encore grosses, mais elles diminuent pendant la journée en même temps que le vent.
Daniel va se coucher et je prends la relève. Je deviens de plus en plus autonome pour diriger le bateau. Lorsque je vois que le vent est tombé et que notre vitesse ralentit, j’ouvre le génois au complet et je sors la trinquette. On continue de filer sur l’eau pendant un moment, puis le vent se met à tourner pour venir dans notre nez. Au début, on arrive à le remonter à 40 degrés en gardant notre cap sur Halifax, mais on doit finalement se résigner à tirer un bord. On s’éloigne vers l’Est et on reviendra sur notre route par la suite avec un meilleur angle de vent. C’est toujours frustrant de voir qu’on se rapproche du but, on parcourt de grandes distances chaque jour, mais la distance qui nous sépare de la terre ne descend pas beaucoup avec tous les détours qu’on doit faire pour attraper le vent… Le GPS estime notre arrivée dans 2 jours, sauf que ça fait 2 jours que ça ne bouge pas. C’est un peu décourageant. On fait la sieste comme on peut pendant la journée, mais ce n’est pas facile avec les enfants qui eux sont bien en forme. Malgré leurs petits accrochages de frères, même s’ils sont tannés et qu’ils trouvent ça long parfois, les gars font super bien ça. Des vrais petits marins!
Au moment d’aller me coucher, le vent tourne. On ne sait pas combien de temps ça va durer, mais pour l’instant on va dans la bonne direction. La mer s’est assagie. On dort bien! Je me trompe dans les fuseaux horaires et je termine mon quart de nuit une heure trop tôt en allant chercher Daniel à 5h (heure de la Nouvelle-Écosse) et non à l’heure du Québec. Je ne m’en rends compte qu’à mon réveil, je me sens pas mal cheap, déjà que Daniel fait la plus grande partie de la nuit… Lorsque je me lève, on file toujours directement sur Halifax. Pour la première fois depuis des jours, notre heure d’arrivée estimée est descendue à 1 jour et quelques heures. Ça remonte le moral! Il nous reste moins de 150 miles nautiques à parcourir. Le vent continue de monter jusqu’à 25 nœuds, ce qui n’était pas prévu. Heureusement qu’on n’a pas enlevé les ris pendant la nuit, on aurait dû les reprendre ce matin. On enroule la trinquette et on rentre le génois de moitié. On gîte beaucoup moins et on garde tout de même notre vitesse. C’est tout un art de savoir bien ajuster les voiles!
Ma tentative de préparer du chocolat chaud pour faire plaisir aux enfants est abandonnée lorsque l’eau de la casserole, heureusement pas encore chaude, me renverse dessus. Aujourd’hui ce sera du lait froid!
On se rapproche du Canada. Il fait froid, mais il fait beau. Tout est tranquille, on a une belle vitesse et le courant est avec nous. Ça nous réconcilie avec la traversée qui nous a bien éprouvés les jours précédents. En soirée, le vent tombe graduellement et on doit s’aider du moteur pour continuer. Ça se remet à rouler. Dans la perspective qu’on arrive dans moins de 12h, c’est beaucoup plus tolérable!
| Le temps se refroidit! Ça sent l'arrivée au Canada! |
Le brouillard se lève pendant la nuit. C’est plus stressant car on arrive près de la côte, on traverse des zones de pêche et une zone d’exercice militaire. Apercevoir la terre au loin après plusieurs jours en mer est un véritable moment d’excitation, mais cette fois on ne voit rien. La brume est épaisse comme une purée de pois. Arriver dans le port d’Halifax achalandé de gros cargos demande une grande vigilance dans ces conditions. Un opérateur nous appelle sur la radio VHS. Il donne des indications aux bateaux et nous dit où passer. Nous apercevons finalement le skyline d’Halifax en passant devant le centre-ville et nous poursuivons un peu plus loin pour aller nous mettre à quai à la marina de Dartmouth.
On est un peu étourdis en posant le pied à terre après 8 jours de traversée. Mais tout de même très heureux d’être enfin arrivés! Surtout, on a pu se dire : on l’a fait. On a traversé l’Atlantique Nord.

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